Le programme ATLASea a pour but de séquencer les génomes de 4500 espèces marines eucaryotes (espèces dont les cellules sont dotées d’un noyau) comprenant : poissons, mollusques, vers, algues, cnidaires, ascidies, éponges, arthropodes, bryozoaires, echinodermes, soit environ un tiers des espèces marines connues de l’hexagone et des territoires ultramarins.
Les données récoltées seront déposées dans une base de données en libre accès pour la communauté scientifique et compléteront ainsi les inventaires de biodiversité. Sous l’égide du Earth Biogenome Project (EBP), il existe plus de 50 programmes internationaux comme ATLASea qui ont pour but d’obtenir des génomes de référence.
Qu’est-ce qu’un génome ?
Le génome est l’ensemble de l’information génétique d’un organisme. Il est constitué de la totalité de son ADN (acide désoxyribonucléique), la molécule qui porte cette information. Le génome comprend les gènes, qui codent les protéines, ainsi que les nombreuses séquences d’ADN qui régulent leur activité et participent au fonctionnement des cellules. Hérité des générations précédentes, il contient les instructions nécessaires au développement, au fonctionnement et à la reproduction de l’organisme.
Parce qu’il est transmis de génération en génération tout en évoluant progressivement au fil des mutations, le génome conserve les traces de l’histoire évolutive des espèces. En comparant les génomes d’organismes actuels, les chercheurs peuvent mieux comprendre les mécanismes moléculaires qui sous-tendent leur physiologie, reconstituer leurs liens de parenté et accéder à des informations sur leurs ancêtres aujourd’hui disparus.
Pourquoi séquencer les génomes d’espèces marines ?
Il y a une vingtaine d’années, séquencer le génome d’une espèce représentait un défi scientifique et technologique considérable. Parmi les chercheurs qui ont participé à cette aventure figure Hugues Roest Crollius et Patrick Wincker, aujourd’hui co-directeurs d’ATLASea. À l’époque, l’un de leurs travaux consistait à séquencer le génome du Tetraodon nigroviridis, un petit poisson ballon (pufferfish) qui a servi de référence pour estimer le nombre de gènes humain, dans le cadre du Human Genome Project.
Pourquoi s’intéresser à un petit poisson d’eau douce pour mieux comprendre l’être humain ? Parce que comparer les génomes permet de remonter le fil de l’évolution et d’identifier les mécanismes biologiques que les espèces partagent. Cette approche a profondément transformé la biologie : elle a montré que pour comprendre une espèce, il faut la replacer dans l’histoire du vivant.
Depuis, une révolution technologique est survenue. Grâce au séquençage à haut débit, il est désormais possible d’analyser rapidement et à grande échelle les génomes de milliers d’espèces. La génomique a permis un changement de paradigme, offrant une compréhension beaucoup plus fine et intégrée du vivant.
Cependant, un vaste domaine demeure encore largement méconnu : l’océan. Bien qu’il recouvre plus de 70 % de la surface terrestre, une grande partie de sa biodiversité reste encore à explorer. À ce jour, environ 250 000 espèces marines ont été décrites, mais ce nombre ne représente probablement qu’une fraction de la diversité réelle des organismes océaniques.
Les estimations globales suggèrent qu’environ 1,5 à 2 millions d’espèces marines pourraient exister, sur un total estimé d’environ 8 à 10 millions d’espèces eucaryotes. Aussi, le monde marin compte le plus grand nombre de lignées exclusives, c’est-à-dire d’organismes n’ayant jamais quitté l’océan.
Ainsi, l’océan constitue encore aujourd’hui l’un des plus grands réservoirs de biodiversité inconnue, qui possède des modes d’existence et d’adaptation à l’environnement tout à fait remarquables et largement sous-étudiés. C’est de ce constat qu’est né ATLASea. L’ambition du programme est de constituer une ressource génomique de référence pour la biodiversité marine française et européenne.
En séquençant des espèces marines et en développant des outils de génomique comparative, ATLASea permettra aux chercheurs de comparer les génomes à une échelle inédite, de mieux comprendre l’évolution du vivant, les mécanismes d’adaptation aux changements environnementaux et de révéler de nouvelles molécules d’intérêt pour la santé, l’agriculture ou les biotechnologies.
Les grandes étapes du programme

1. Collecter les spécimens
Récolter des spécimens marins vivants, pour préserver la qualité de leur ADN, qui se dégrade rapidement après l’arrêt des fonctions biologiques.
Chaque individu est anestésié, photograhié, puis disséqué. Les tissus biologiques riches en ADN prélevés, sont répartis des tubes d’échantillonnage, qui possèdent par un code-barres unique.
Ils sont ensuite automatiquement enregistré dans une trame de suivi.
2. Identification taxonomique
L’identification des espèces marines est réalisée par des taxonomistes professionnels et amateurs français et internationaux, spécialisés dans des branches taxonomiques.
Si l’identification sur la base de la morphologie du spécimen n’a pas suffit, un séquençage dit « léger » peut intervenir plus tard pour confirmer l’identification de l’espèce.
3. Conditionnement flash-freezing
Les échantillons sont rapidement congelés dans l’azote liquide (–196 °C), puis transportés jusqu’au Centre de séquençage, au Génoscope à –80 °C, dans le strict respect de la chaîne du froid afin de préserver l’intégrité de l’ADN.
Une démarche indispensable pour obtenir un génome de qualité.
4. Extraire l’ADN
Les ingénieurs biologistes procèdent à l’extraction de l’ADN des tissus. En commençant par broyer les echantillons puis extraire puis purifier. et préparer l’ADN à être séquencé.
Le broyat est ensuite …
Certaines espèces, comme les algues, nécessitent le développement de protocoles de purification spécifiques afin d’obtenir un ADN de qualité et en quantité suffisante.
5. Séquencer
L’ADN est ensuite séquencé à l’aide des technologies suivantes :
Illumina : séquence l’ADN en lisant des fragments courts grâce à l’incorporation de nucléotides fluorescents, permettant une lecture très précise des bases.
Pacific Biosciences (PacBio) : séquence de longs fragments d’ADN en observant en temps réel l’incorporation de nucléotides fluorescents par une ADN polymérase.
Oxford Nanopore Technologies : séquence l’ADN en faisant passer les molécules à travers un nanopore et en détectant les variations de courant électrique correspondant aux différentes bases.
6. Assemblage et annotation structurelle
Les techniques de séquençage ne sont pas capables de séquencer les chromosomes entièrement, elles sont d’abord obligées de les fragmenter en plus ou moins grands morceaux. Il faut donc les réassembler pour former un génome entier.
En parallèle, L’annotation structurelle consiste à extraire les caractéristiques comme la localisation des gènes, leurs structures et leurs tailles.
L’assemblage et l’annotation structurale se font souvent de manière très rapprochée ou simultanée car l’annotation structurale sert de contrôle qualité direct pour valider et guider la reconstruction physique de la séquence d’ADN.
7. Annotation fonctionnelle
L’annotation fonctionnelle des gènes permet d’associer des processus biologiques et des fonctions moléculaires aux gènes découverts.
Les bioinformaticiens créer des pipelines automatisées pour transformer une simple séquence d’ADN en une carte biologique exploitable. Elles fonctionnent en 3 étapes :
La recherche d’homologie par alignement : La séquence est comparée à des banques de données de référence mondiales. Si la protéine ressemble fortement à une protéine connue, sa fonction lui est provisoirement attribuée.
L’analyse des motifs et domaines (signatures) : Si la protéine globale est inconnue, elle possède peut-être des morceaux connus : « Je ne sais pas exactement ce que fait cette protéine, mais c’est une enzyme. »
La prédiction 3D et l’analyse par IA : Pour les gènes sans aucune homologie textuelle, pour les gènes d’organismes totalement nouveaux ou « orphelins ». Les modèles IA prédisent la forme tridimensionnelle de la protéine ou devine sa fonction uniquement d’après ses propriétés physico-chimiques.
8. Suivi et publication des données
Chaque génome après validation est publié sur le site l’European Nucleotide Archive (ENA) en accès libre, ainsi que sur le data portal développer par ATLASea, pour suivre les données produites.
Tout au long de cette chaîne de production de génomes, ATLASea a mis en place des interfaces de suivi. Un tracker permet de savoir à quelle étape chaque échantillons se trouve. de la collecte à leur publication.
9. Annoter
ATLASea développe des interfaces d’analyse de génomes, permettant d’analyser les données dans un contexte évolutif, fonctionnel et environnemental.
Nos engagements
Transmission des savoirs
Des activités telles que des ateliers de tri et des écoles thématiques seront organisées pour faciliter le transfert des connaissances taxonomiques pour l’identification de groupes spécifiques.
Des Hackathon pour les bioinformaticiens du programme sont régulièrement organisés.
Environnement et science ouverte
Les campagnes d’échantillonnage sont dimensionnées pour laisser l’empreinte la plus faible possible sur les milieux visités. Les plongeurs, qui opèrent la sélection la plus fine en comparaison d’une drague ou d’un chalut, évaluent en temps réel l’opportunité de collecte et le calcul coût/bénéfice d’un prélèvement. Par ailleurs, ATLASea respecte les réglementations en vigueur sur les espèces et les espaces protégés, sur les méthodes de collecte conventionnelles, sur l’utilisation d’animaux à des fins scientifiques. La pratique scientifique en matière de gestion des données s’inscrit dans une démarche FAIR (faciles à trouver, accessibles, interopérables et réutilisables). La cryoconservation a également une empreinte carbone et le nombre d’échantillons conservés à -80 °C sera limité au strict nécessaire. Enfin, ATLASea sera en conformité avec le protocole de Nagoya sur l’accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation.
Le programme de recherche ATLASea fait partie des lauréats des PEPR (Projets et Équipements Prioritaires de Recherche) exploratoires, qui visent des secteurs scientifiques ou technologiques en émergence pour lesquels l’État français souhaite identifier et structurer ces communautés. Co-piloté par le CNRS et le CEA, ce programme est financé par France 2030 sur 8 ans.
